Soit je suis morte soit je deviens oiseau

Il y a plusieurs mois, j’entreprends l’écriture d’un film avec Bastien Gallet. Il prend pour titre a ma zu a lat, le nom d’un jeu inuit qui se traduit par « se tenir debout l’un à côté de l’autre ». Il raconte l’histoire de deux métamorphoses. Deux femmes se transforment. Ce ne sont d’abord que des signes. L’une est violoncelliste. Au début du film, pendant un concert, de violents acouphènes l’empêchent de jouer. L’autre est restauratrice d’objets d’art. Au contact d’un parquet en métal martelé, des sensations et des émotions singulières la traversent, elle développe une forme d’hyperempathie. Des visions lui apparaissent dont elle ne sait si elles renvoient à son passé ou à celui de l’objet. Quelque chose leur arrive et qu’elles vont donc interpréter comme les symptômes d’un mal inconnu. Mais ces symptômes sont les premiers signes d’une transformation qui affectera tout leur être. C’est en les acceptant et par l’intermédiaire de trois objets qu’elles vont être amenées à se rencontrer. Un troisième personnage les accompagne : les Trois-petites-filles, qu’elles croisent à plusieurs reprises. Mais les Trois-petites-filles existent aussi sur un autre plan fait de figures, de lignes et de voix, où tout se rejoue et se transforme.

L’exposition présentée à l’IAC est un fragment de ce récit composé de trois installations qui peuvent être vues ensemble ou de manière autonome. Le loup dont la queue est poussée par le vent, Daphné et Soit je suis morte soit je deviens oiseau. Une installation sonore traverse les trois espaces et les lie.

Le loup dont la queue est poussée par le vent

Ce titre est emprunté à un jeu inuit qui consiste à réaliser des figures avec une boucle de ficelle que l’on passe autour des doigts. Ces figures servent à raconter des histoires. Chaque figure représente une chose (animal, concept, partie du corps, phénomène, etc.). On évolue d’une figure à une autre en passant par des formes intermédiaires et c’est ce qui détermine le récit. Les deux écrans montrent trois petites filles. Leurs visages sont morcelés comme si elles ne formaient qu’une seule entité. Elles racontent une histoire, celle de la création d’un jeu qui est aussi la création d’un monde. Elles se contredisent, se coupent la parole et on voit peu à peu ce monde se matérialiser : dans les images qui suivent, par le son et par les sculptures. Le souffle des trois petites filles se transforme en vent qui envahit tout l’espace. Elles se dédoublent, se multiplient, on les voit séparément marcher dans la forêt puis, dans le dernier plan du film, être réunies à nouveau.Elles jouent au jeu des ficelles. Pour continuer à raconter l’histoire, il faut être plusieurs, mais les gestes remplacent les paroles. Elles font une figure, celle que l’on retrouvera martelée sur le sol de la salle suivante, Daphné.

Daphné

Un sol en métal est martelé de lignes que l’on découvre en les parcourant. Elles nous invitent à les suivre. Au fond de la salle se découpe, dans une lumière de projecteur, un interphone. Une voix en sort qui s’adresse à nous. Il faut s’approcher pour l’entendre, partager son espace. Elle raconte l’histoire du sol. Il n’a pas été ajouté au lieu, le lieu a été conçu autour de lui, pour l’accueillir, s’en revêtir. Ce sol est une peau. Il porte les stigmates du lieu. Des cicatrices. Le dessin central est réalisé à la main, le métal est frappé, avec ce que ce geste comporte d’imperfections, pour créer un relief. Ce dessin reprend les lignes de la figure de ficelle que l’on voit dans le film. Une autre technique s’ajoute (s’oppose) à celle de la main. Certaines lignes sont extraites et découpées par une machine numérique. Ces deux gestes assemblés composent une partition qui pourra être interprétée, donner lieu à des performances. Le premier sera marché, on en suivra le fil, le second sera joué, on interprètera ses signes. On perçoit la voix des trois petites filles qui s’échappe d’un troisième espace. Elles chantent une comptine.

Soit je suis morte soit je deviens oiseau

Trois mobiles sont suspendus au plafond, ils tournent et avec eux ce sont les voix qui se mettent en mouvement par l’intermédiaire des trois enceintes qui y sont perchées. La composition est aléatoire, parfois on entend des bribes de phrases, parfois la comptine entière qui vient créer un écho avec le film. «Trois petites filles n’écoutent pas, perdent leur peau, perdent leur voix. Se changent en ce qu’elles ne sont pas. Pattes poils et désarroi. Suis la ligne saute le fil, marche le signe, cours le sillon. Si tu suis la ligne tes doigts pousseront. Si tu sautes le fil tes pensées voleront […]». Lorsque les voix se font plus rares on entend des chants d’oiseaux qui nous parviennent d’une quadriphonie installée au plafond. Si on écoute attentivement ces chants pourront nous paraitre étranges et parfois on reconnaitra l’air de la comptine. C’est en réalité avec les sifflements de Johnny Rasse, chanteur d’oiseaux, que nous avons composé cette forêt faite de vents, de voix suspendues à des branches devenues métal, et d’oiseaux presque humains. Les trois petites filles sont devenues des voix. Elles semblent avoir inventé un monde, peut-être celui qu’elles nous racontaient dans le film. On entend un souffle qui traverse l’espace, la voix dans l’interphone au loin chantonne la comptine, les respirations deviennent vent, les sons se coordonnent, il pleut.

Le titre est emprunté à Anne Teresa De Keersmaeker, Incarner une abstraction.

Soit je suis morte soit je deviens oiseau [Ever I'm a bird or I'm dead], 2022

Vues de l’exposition à l’IAC Villeurvanne, 2022

Le loup dont la queue est poussée par le vent, double projection vidéo, 14’, 2022

Daphné, 90 dalles d’acier martelé (90m2), interphone, installation sonore source mono 14’, 2022

Soit je suis morte soit je deviens oiseau, 3 mobiles en acier (2m50), HP, installation sonore 14’, 2022

Générique exposition:
Avec Adriana Kerzanet, Lee Fortuné-Petit, Esther Husson-Perlié
Avec la participation de Johnny Rasse et Aurélia Petit
Installation sonore: Nicolas Becker
Mixage in situ et dispositif sonore: Johan Lescure et Mélia Roger
Designer matériau sol: Wendy Andreu
Partition: Jauneau Vallance
Production des mobiles: Margot Pietri

Générique film:
Avec Lee Fortuné-Petit, Esther Husson-Perlié et Adriana Kerzanet
Image: Martin Roux et Paul Bony
Son: Erwan Kerzanet et Lou Jullien
Montage: Constance Vargioni
Design sonore: Nicolas Becker
Étalonnage: Martin Roux
Électricité: Rémy Pigeard
Machinerie: Alexis Goyard
Régie: Romain Bouville
Stylisme: Sébastien Meyer
HMC: Kelly Simoes Silva
Assistant mise en scène: Mario Houles
Texte: Bastien Gallet
Mise en musique de la comptine: Quentin Sirjacq
Coach musicale: Sarah Richards
Casting: Marie Vachette
Production: Amélie Lelong – Itinérance films
Photographies: Thomas Lannes

Ce projet a été produit par l’IAC Villeurbanne avec le soutien de la Fondation des artistes, du CNC Dicréam – Centre national du cinéma et de l’image animée et de GRAME – Centre national de création musicale de Lyon.